Les journalistes sont des salauds?

 

 

Par Elise Karlin, publié le 13/08/2012 à 10:08, mis à jour à 11:56

Cible privilégiée de l’extrême-droite depuis des années, la presse cristallise désormais le ressentiment d’une bonne part de la classe politique. Et pas forcément pour de mauvaises raisons. Tentatives d’explication. 

 

Les journalistes sont-ils des salauds?

MEDIAS – Les journalistes sont devenus une cible pour certains candidats à la présidentielle. Un pari électoral.

REUTERS/Kena Betancur

France Inter, studio de la matinale, mardi 25 juin. Au micro, Jean-François Copé veut convaincre les auditeurs que le Front de gauche « ne vaut pas mieux » que le Front national et que le PS, en acceptant les voix des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, est beaucoup plus compromis que l’UMP. Il évoque notamment les liens présumés entre Mélenchon et le chanteur grec Mikis Theodorakis, à qui il est reproché d’avoir tenu des propos antisémites. La démonstration est interrompue par le journaliste qui mène l’interview: Patrick Cohen, agacé, rappelle qu’il n’existe aucune preuve de ce lien, mais qu’en revanche le chanteur incriminé a bien été décoré par un ministre de Jacques Chirac en mars 2007. Le secrétaire général de l’UMP n’a d’autre choix que de faire machine arrière.  

Pour l’UMP, la presse est responsable de sa défaite

L’alternative est vite tranchée: Copé préfère passer pour une victime politique. Il se défend donc, met en cause la partialité supposée de la station, comme s’il s’agissait d’un adversaire: « Je comprends que vous soyez en désaccord. […] Tout ce qu’on (la droite) peut raconter vous insupporte. » 

L’émission se poursuit, toujours en tension: Copé se fait de nouveau malmener, cette fois, par l’humoriste Sophia Aram, qui lui donne « des conseils pour avoir l’air sympathique« . « C’était horrible, confiera-t-il plus tard. Le pire, c’était peut-être même le billet de cette fille, Sophia Aram. Je devais attendre qu’elle ait fini pour quitter le studio. Deux minutes, c’est long quand on vous insulte. Je ne savais plus où regarder. Je n’avais pas très envie de regarder les autres après ce qu’on s’était dit. Il n’y a que celui qui fait la revue de presse qui avait un regard compatissant. » 

Il se trouve qu’à Paris le petit monde des commentateurs a décidé que l’élection était déjà jouée (Jean-François Copé, Meeting de Villepinte)

Pourtant, il y a plusieurs mois déjà que Jean-François Copé ne cherche plus de « regard compatissant » dans les yeux des journalistes. Au contraire: pendant toute la campagne présidentielle, les ténors de l’UMP ont volontairement attisé le ressentiment des militants à l’égard des médias – quelques incidents ont eu lieu pendant des meetings.  

Des sondages médiocres pour le président sortant, une dynamique difficile à enclencher, un engouement médiatique qui ne s’est pas démenti depuis la primaire socialiste autour de François Hollande: il n’en faut pas plus pour que les journalistes deviennent des boucs émissaires, responsables du rejet dont Nicolas Sarkozy fait l’objet. 

Le 11 mars, au meeting de Villepinte, Copé les fait huer: « Il se trouve qu’à Paris le petit monde des commentateurs a décidé que l’élection était déjà jouée. A Paris, on se laisse intoxiquer par les sondages. […] Nicolas Sarkozy sera réélu par cette majorité silencieuse qui n’en peut plus de l’impunité médiatique qui protège le candidat socialiste depuis six mois. » 

« Ils ne rendent plus compte, ce sont eux qui comptent »

L’effet est immédiat, décuplé par les chaînes de télévision qui émettent de l’actualité en continu sur le câble. Elles commençaient à peine en 2007, mais, cette fois, en repassant en boucle chaque jour les discours et des scènes de campagne, ces chaînes ont amplifié les polémiques, elles ont apporté de l’écho au plus anodin des propos.  

Tous les politiques le disent: la TNT a bouleversé le paysage médiatique. D’une part, la diffusion en continu exige un apport d’informations permanent, une véritable « traque à l’info ». D’autre part, cette forme d' »antenne ouverte », en multipliant les débats entre les journalistes eux-mêmes, les a rendus aussi médiatiques que les hommes politiques. 

Les journalistes sont devenus ceux qui font et qui défont l’actualité, ceux qui donnent le ton (Jean-Christophe Cambadélis, député PS)

Bien sûr, les stars existaient déjà, régulièrement en Une de Paris Match au même titre que les people – ainsi Claire Chazal, « reine et sereine » sur la couverture de l’hebdomadaire, le 12 juillet. Mais soudain, la gloire a été donnée à ceux qui n’y avaient jamais goûté, leur offrant une visibilité jamais acquise hors de la télé: « Les journalistes sont devenus ceux qui font et qui défont l’actualité, ceux qui donnent le ton, analyse le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis. Ils font partie du paysage médiatique, ils sont entrés chez les gens via le petit écran exactement comme les politiques. Donc, pour les Français, c’est le même monde. » 

Un sentiment renforcé par les joutes entre certains journalistes qui, au nom des médias qu’ils représentent, défendent, dans la même émission, chacun une ligne politique: Yves Thréard, du Figaro, contre Joseph Macé-Scaron, de Marianne, sur iTélé, par exemple.  

« Les leaders d’opinion, désormais, ce sont les journalistes, poursuit Cambadélis, ceux qu’on voit partout, tout le temps : des personnalités comme Christophe Barbier [directeur de la rédaction de L’Express], Jean-Michel Aphatie ou encore Nicolas Domenach sont devenues des acteurs du jeu politique à part entière, toujours en pleine lumière. Ils ne rendent plus compte, ils sont ceux qui comptent. »  

Jean-Michel Aphatie, journaliste sur RTL et chroniqueur sur Canal+, ne partage pas ce constat: « J’écris sur la dette depuis quinze ans, et je ne crois pas avoir jamais influencé un homme politique – au contraire, ça fait quinze ans qu’ils se moquent de moi! Jamais je n’ai eu l’impression, en parlant devant un politique, qu’il écoutait mon analyse en se disant: ‘Tiens, je vais reprendre cette idée.’ En revanche, ce qui est exact, c’est que les réseaux sociaux m’ont donné plus de liberté d’expression; du coup, il me faut faire plus attention pour ne pas être mis en difficulté par les politiques sur des commentaires personnels que j’aurais pu poster ici ou là. »  

Nicolas Sarkozy a enchaîné les réquisitoires contre la presse

Face à des journalistes qui ont repoussé leurs limites, s’en prendre aux médias, comme l’a fait aussi Jean-Luc Mélenchon, devient le signe que l’on refuse de céder à leurs exigences, un symbole d’intransigeance.  

« Les mêmes qui ont envahi les plateaux concentrent le pouvoir médiatique, répètent tous la même chose, ajoute Alexis Corbière, élu Front de gauche: leur capacité d’influencer l’opinion est devenue plus forte que celle des politiques. En se montrant rude, Jean-Luc a fait passer le message qu’il refusait la complaisance. Ouvrir la porte à coups de pied, c’était dire clairement qu’il ne participerait pas au spectacle. »  

Et les injures? « Salaud », « larbin »… Un message, aussi? Les réponses de l’entourage de Mélenchon sont moins claires: « Vous n’imaginez pas ce que c’est que d’être continuellement sous pression, de devoir tout surveiller, même les gens dans la rue, qui vous filment avec leur téléphone portable… Parfois, on dérape. »  

A l’UMP comme au Front de gauche, toutes les occasions sont bonnes pour fustiger la presse, que son engagement politique aurait transformée en entreprise de désinformation sans foi ni loi: « La campagne du premier tour, nous l’avons faite contre la caricature, contre le mensonge, affirme Nicolas Sarkozy à Saint-Cyr-sur-Loire (Indre-et-Loire), le 23 avril. Aucun président n’avait jamais subi un tel matraquage. De fait, ils n’ont reculé devant rien, ils n’ont hésité devant aucun mauvais coup, devant aucune manipulation. […] Parfois, je regardais d’autres candidats invités dans les mêmes émissions, je me demandais: ‘Etait-ce les mêmes émissions, était-ce les mêmes personnes qui interviewaient? Je veux dire qu’ils étaient tellement plus aimables qu’avec moi!' »  

Quand un journaliste n’est pas engagé, c’est miraculeux (Nicolas Sarkozy)

En public, en privé, dès qu’il l’a pu, l’ex-président s’est livré à un réquisitoire contre les journalistes. Devant L’Express, le 13 avril, il dressait son panorama des médias français: « Le Nouvel Observateur professe son engagement à gauche; Le Monde choisit son candidat: la gauche à chaque élection. Libération n’est pas, à ma connaissance, engagé à droite. Canal+ a une ligne éditoriale fondée sur l’impertinence, et on connaît bien son engagement. L’Express, son positionnement est de centre gauche. Je ne pense pas que la ligne de Radio France soit à droite ou au centre. Quand Le Figaro me soutient, c’est la Pravda; quand Libération distribue comme un tract le programme de François Hollande, c’est un acte de démocratie. […] Quand un journaliste n’est pas engagé, c’est miraculeux. »  

Roselyne Bachelot, dans A feu et à sang (Flammarion), fait le même constat d’une presse partisane: « Invitée à débattre sur Public Sénat avec Gérard Collomb, je subis une interview totalement partisane. La journaliste qui anime la discussion ne se contente pas de reprendre les arguments de mon adversaire socialiste, elle les développe et s’en fait l’ardente promotrice. Je finis par m’insurger par tant de partialité, ce qui la conduit, tout de même, à prendre conscience de son dérapage et à revenir à plus de modération. » 

L’ancienne ministre UMP cite encore, à preuve de la partialité de la presse française, la Une de Libération intitulée « A moi de convaincre les électeurs du Front national »: « L’appel de François Hollande, écrit-elle, est salué pour la lucidité de son constat sur la souffrance des Français. Lorsque Nicolas Sarkozy s’exprime sur le même registre, il est vilipendé avec une brutalité inouïe. » 

Journalistes et politiques, deux mondes entremêlés

Comme certains journalistes avaient été séduits par la vitalité du candidat Sarkozy en 2007, une partie de la troupe qui s’est attachée aux pas de François Hollande en 2012 s’est prise d’empathie pour lui. Quoi de plus facile, avec un leader qui sait, mieux que quiconque, donner à la presse ce qu’elle attend de lui? 

« Ça se passe comme ça, en France, souligne, sur son blog, une journaliste belge, Charline Vanhoenacker, qui accompagne Hollande à Reims, le 8 mars, et poste une note intitulée ‘Ces journalistes qui se voient déjà à l’Elysée.‘ Vous suivez un candidat 16 heures sur 24 pendant quatre mois. Ça crée des liens: il connaît votre prénom, son entourage vous a à la bonne et votre rond de serviette est réservé en cas de victoire. Votre rédaction ne risque pas de ruiner ce capital. […] Alors, Hollande devient votre poulain. […] S’il gagne, il vous entraîne dans son sillage. »  

Un engouement d’autant plus perceptible que, maintenant, les journalistes sont très présents sur les réseaux sociaux, un compte Twitter, un blog, des photos sur Instagram: ils commentent l’actualité en leur nom propre, donnent leur avis sur telle ou telle prestation des candidats, sur tel ou tel meeting.  

« C’est un changement incroyable, quand on se souvient que l’objectivité, ou au moins la neutralité, était à la base du métier, constate Franck Louvrier, l’ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy. On sait désormais ce que les journalistes pensent, en direct. Il m’est même arrivé, pendant la campagne, d’en appeler certains pour leur demander un minimum de réserve! » 

Des éléments du spectacle médiatique

Plus de réserve, plus de discrétion, moins d’exposition : ce n’est pas exactement le mouvement médiatique tel qu’il bascule aujourd’hui. Au contraire: certains, comme Eric Zemmour sur RTL, deviennent de véritables idéologues, d’autres, comme Franz-Olivier Giesbert dans l’émission Des paroles et des actes, se mettent en scène pour commenter les prestations des invités politiques, devenant eux-mêmes un élément du spectacle… 

« Les politiques nous reprochent de sortir de notre rôle, regrette Nicolas Domenach, journaliste à Marianne et chroniqueur sur Canal+. Mais non, ce sont les autres qui ne l’occupent pas assez! Moi, je n’ai jamais cessé de brûler d’indignation. Je considère comme partie intégrante de mon boulot de rappeler aux politiques qu’ils ont des devoirs. Je n’ai qu’une limite, c’est mon indépendance. A mes yeux, on ne peut pas partager sa couche la nuit et prendre ses distances le jour. » 

Audrey Pulvar au Inrocks

Audrey Pulvar au Inrocks

AFP PHOTO FRANCOIS GUILLOT

La journaliste Audrey Pulvar, compagne du ministre Arnaud Montebourg récemment nommée à la tête des Inrocks après avoir été remerciée par France Télévisions et par Radio France, est devenue l’incarnation de cet impossible choix.  

Sa dernière nomination a déchaîné les passions au sein même du monde médiatique, entre ceux qui jugent compatibles ses choix professionnels avec sa vie privée, et ceux qui mettent en avant le conflit d’intérêt; Jean Quatremer, de Libération, le dénonçait clairement sur son blog, le 14 juillet, sous le titre « Une connivence ‘normale« , tandis que Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter et aux Inrocks, décidait de quitter l’hebdomadaire: « Un journal traitant de politique ne peut pas être dirigé par quelqu’un d’aussi impliqué personnellement dans la vie politique du pays », a-t-il expliqué à Télérama, dans un article qui, le jour de sa parution, a été celui le plus lu sur le site de l’hebdomadaire. Il a reçu de nombreux messages de soutien.  

Du public, bien sûr, mais aussi de journalistes – parfois des mêmes qui, officiellement, soutiennent Audrey Pulvar à grands cris. L’hypocrisie des hommes politiques n’a d’égale que celle des journalistes. 

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