Retraite à 60 ans : derrière l’arbre de la justice, la forêt du clientélisme ?

Travailler, c’est pénible

Publié le 7 juin 2012

Le décret sur les retraites doit assurer aux professions les plus pénibles de se reposer dès 60 ans. Les ouvriers ? Les manutentionnaires ? Les corps de l’Etat, principalement dans l’enseignement, pourraient pourtant être les principaux bénéficiaires de cette mesure. Vous avez dit malaise ?

 Les premiers concernés par le retour à 60 ans ne seraient-ils pas à chercher dans ces immenses bataillons d’agents de l’Etat ?

Les premiers concernés par le retour à 60 ans ne seraient-ils pas à chercher dans ces immenses bataillons d’agents de l’Etat ? Crédit Reuters

La « contre-réforme » des retraites examinée ce mercredi au Conseil des ministres ne laisse pas d’éveiller un doute : pourquoi tant de hâte, pour une mesure qui s’inscrit dans le temps long de la démographie? Pourquoi un passage par décret, là où la loi c’est-à dire, le passage par le parlement semblait s’imposer ? Pourquoi ne pas en faire un objet de choix de ce fameux « dialogue social » dont le gouvernement nous annonce la résurrection ? Bref, pourquoi prendre en la matière l’exact contre-pied de la « méthode normale » et du respect des « corps intermédiaires »que l’on brandit à tout bout de champ, contre l’ « autoritarisme » du passé récent ?

Du doute à LA question

Le doute conduit naturellement à une question capitale : quelle est donc la population visée par le retour à 60 ans ? « Mais tout simplement ceux qui ont commencé à travailler à 18 ou 19 ans », nous dit-on à l’envi. Et les images de passer en boucle, d’une télévision à l’autre, d’ouvriers du bâtiment et autres déménageurs, éveillant en nous la compassion naturelle pour ces forçats de la « pénibilité »… Mais encore ? Est-on bien sûr que ces derniers seront les principaux bénéficiaires de cette « correction et suppression d’une injustice », comme l’a proclamé le premier ministre ?

Car l’historien, cet obsédé de la chronologie, s’interroge : les ouvriers rentraient-ils vraiment en masse sur le marché du travail à 18 ou 19 ans il y a quarante ans, c’est-à-dire au début des années 70, donc pour la génération née dans les années 50? N’était-ce pas plutôt vers 16 ou 17 ans à l’issue de la scolarité obligatoire, à une époque qui ignorait encore le mot d’ordre des « 80% d’une génération au niveau du bac » ? Or cette situation est déjà –en partie -réglée, on le sait, par les mesures « carrières longues » des réformes Fillon et Woerth. Alors de qui s’agit-il aujourd’hui ?  Et que veut dire, stricto sensu, « commencer à travailler », sinon commencer à cotiser pour la retraite ?

De la question au soupçon

La question tourne alors au soupçon : les premiers concernés par le retour à 60 ans ne seraient-ils pas à chercher dans ces immenses bataillons d’agents de l’Etat, ayant passé à 18 ou 19 ans, un concours de préparation à la fonction publique, les rendant de ce fait « élèves- fonctionnaires » rémunérés par l’Etat pendant leurs études, et ouvrant ipso facto leurs droits à la retraite… ?  Entrent alors en considération, parmi d’autres, les anciens de feu l’école nationale des impôts, les élèves précoces des écoles normales supérieures, quelques milliers d’ « Ipesiens » (élèves enseignants recrutés dans les années 70 pour le second degré)… et surtout des dizaines de milliers d’élèves des écoles normales d’instituteurs, dont le concours, depuis 1969, jusqu’à leur intégration dans les IUFM, 20 ans plus tard, se passait juste après le bac…Instituteurs devenus par la suite et pour la plupart professeurs des écoles, moyennant l’abandon de leur retraite à 55 ans et un forte revalorisation de leur carrière.

La loi d’airain de la pyramide des âges

Le soupçon se renforce quand on regarde la pyramide des âges de ces professeurs des écoles qui montre un pic très net entre 50 et 60 ans : et qui donc auraient été touchés de plein fouet par la réforme Woerth. Celle-ci enclenchait le report de l’âge de la retraite pour tous les salariés nés à partir de 1952, quelle que soit leur durée de cotisation. Or la règlementation est formelle et le décret la laisse intacte : la période de formation rémunérée des agents publics comptent à plein dans le calcul de la retraite. La conclusion est donc claire : les anciens stagiaires de l’Etat vont retrouver, par l’effet direct de la contre-réforme en cours, et grâce au paiement public de leurs lointaines études, le bénéfice de la retraite à 60 ans…

Combien sont-ils ? Et quelle part représentent-ils dans l’ensemble des bénéficiaires ? Difficile de le dire avec précision, faute de statistiques (publiques) récentes.  En  tout cas la mécanique du nouveau dispositif en leur faveur est d’autant plus implacable que leur carrière a été bien plus continue que celles des salariés du privé. Ces derniers devront, eux, se contenter de deux pauvres trimestres supplémentaires de validation pour chômage. A quoi s’ajoute l’effet de la féminisation massive du corps enseignant, qui fera jouer à plein en sa faveur les critères retenus par le décret favorables à la maternité…

Du soupçon au malaise

Or, lorsque l’on rapproche toutes ces données de celles de l’espérance de vie en France, lorsqu’on sait que les instituteurs par exemple sont la catégorie qui détient probablement le record de longévité (hélas, la dernière étude de l’INSEE les prenant spécifiquement en compte remonte à une vingtaine d’années !), le soupçon pourrait bien laisser place à un certain malaise. « Justice » que ne fait-on pas en ton nom ?

A moins qu’il ne faille plutôt rapprocher le nouveau décret sur les retraites  d’autres données, sans doute plus pertinentes en l’occurrence : celles concernant le vote des fonctionnaires et en particulier des enseignants ?

Mais n’en doutons pas : le gouvernement, qui, jusqu’à présent est resté dans le flou artistique (politique ?) sur les bénéficiaires précis de la réforme, ne manquera pas de donner très vite les chiffres, secteur par secteur, métier par métier, statut par statut ; et qu’il dissipera ainsi nos doutes, nos soupçons et notre malaise. ..

Quoiqu’il en soit, l’auteur de cet article vient de découvrir avec ravissement qu’il sera –tout comme la nouvelle Ministre des affaires sociales, sa brillantissime condisciple à l’Ecole normale supérieure- l’un des bénéficiaires du décret.

Elève professeur à 18 ans, normalien à 19, aujourd’hui enseignant à Sciences Po Paris, métier dont la « pénibilité » n’est pas la plus avérée, je n’avais pas le sentiment que le report de ma propre retraite à 62 ans constituait une « injustice » criante. Mais puisque le gouvernement insiste..!

 

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3 réflexions sur “Retraite à 60 ans : derrière l’arbre de la justice, la forêt du clientélisme ?

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