quitter l’Europe

Faut-il quitter l’Europe pour sauver le goût de la France ?

Le brie fermier au lait cru de la Ferme des Glandons n’est plus. Que faut-il faire pour arrêter le dépeçage de l’agriculture française ? Le trio FNSEA – Bruno Le Maire – José Barroso s’empresse de finir le boulot. Ça suffit !

Faut-il quitter l’Europe pour sauver le goût de la France ?

Faut-il quitter l’Europe ? C’est le cœur déchiré que l’on pose ce genre de question, comme lorsque l’on s’apprête à se séparer d’une mère ou d’un père à qui l’on ne cesse de tendre les bras et qui continue à vous taper dessus. Je suis de ceux qui placent l’idéal européen au-dessus de tous les autres, pour qui la construction de l’Europe justifie que l’on sacrifiât les orgueils dépassés et les fiertés futiles sur l’autel des nations en édifiant la grande cité continentale dont Jean Monnet et Robert Schumann avaient projeté les codes de civilisations. Déjà bien abîmée par l’arrogance des tenants du oui au Traité Constitutionnel Européen de 2005 et par le crachat au visage des Français que suppose l’adoption du traité de Lisbonne par la voie parlementaire, cette chimère est chaque jour un peu plus foulée aux pieds par l’hystérie libéralo-atlantiste du système Barroso et de ses amis de l’UMPS.
Sur quels nouveaux éléments repose notre colère ? La France négocie en permanence la redéfinition du principe de ses appellations d’origine avec les institutions européennes, apportant à l’Europe son cortège de savoirs et de savoir-faire pour que l’Union s’en saisisse dans le but de les consolider et de mieux en partager les valeurs avec les autres partenaires européens. Le trésor d’un vieux pays aux richesses façonnées par les âges à disposition des peuples du continent. « Prenez et mangez en tous »… Tu parles !
Nos négociateurs reviennent à chaque fois plus effondrés de Bruxelles où leurs joutes dialectiques avec les représentants de la Commission relèvent parfois d’un accord d’armistice entre vainqueurs et vaincus. « C’est à croire que l’on vient de perdre la guerre, confie le délégué d’une interprofession alimentaire française, et que nous avons à plier devant les oukases de nos adversaires ». Le ridicule de certaines situations prêterait à rire si l’on ne basculait vite dans l’exaspération, puis dans l’angoisse de voir disparaître un pan de notre patrimoine gastronomique sous les coups d’une réglementation tout simplement barbare. Rentrons dans le lard du débat. Les représentants de différents organismes publics et professionnels régionaux sont actuellement en discussion à Bruxelles sur le contenu et le sens de certaines appellations, ces fameuses AOP (appellations d’origine protégée) qui sont le pendant européen de nos AOC (appellation d’origine contrôlée) auxquelles elles sont désormais substituées.
Le discours de la Commission est simple : « Il vous faudra un jour abandonner le concept d’origine. Seule compte la qualité du produit. Peu importe d’où il vient s’il est conforme aux normes commerciales en vigueur. Votre obsession à identifier un aliment à partir de critères territoriaux dépassés n’a aucun sens. Si votre saucisson est bon, on se moque bien de savoir son origine. Son image de marque suffit à le qualifier. Laissez nous tranquilles avec vos terroirs et tenez vous en au respect des règles sanitaires ». Tels sont, verbatim, les propos qu’un fonctionnaire « bruxellois », certain d’avoir le dernier mot, a tenu à un professionnel français de la charcuterie. Une autre fois, la discussion portait sur la définition de la rosette de Lyon, pour laquelle une demande d’IGP (Indication géographique protégée, nos anciens « labels rouges » transposés à l’Europe) a été déposée. Les délégués français expliquaient aux technocrates de Bruxelles que la viande de porc, servant à l’élaboration de la célèbre salaison, devait provenir de cochons élevés sur une aire géographique déterminée pour justifier du label « Rosette de Lyon », telle que l’établissent depuis la nuit des temps les normes de productions garantes de l’origine d’une denrée.
Sentir l’animosité récurrente ou l’agacement systématique, chaque fois qu’un Français se voit obliger d’expliquer à son vis à vis qu’en France le paramètre géographique et environnemental est fondamental dans l’identification d’un produit, donne trop souvent l’envie de claquer la porte de cette machine à écraser nos exceptions culturelles.
Il faut se battre pour démontrer que le concept d’origine préexiste à celui de la qualité et que le plus déterminant, dans la dimension sensorielle d’un aliment, est d’abord son authenticité. Le patrimoine alimentaire français est fondé sur la notion du « vrai » puis sur celle de « bon ». Le bon est une valeur subjective individuelle que la publicité peut faire évoluer selon les besoins du marché. La qualité en soi est un argument commercial et financier, amendable en fonction de l’offre et de la demande, que n’importe quel communicant adroit peut manier à sa guise. Pour valoriser un produit donné, sur des paramètres fiables et vérifiables, il faut d’abord savoir d’où il vient. C’est sur la conformité de l’origine territoriale, et celle des usages loyaux et constants en vigueur sur ledit territoire, facteurs du goût et des saveurs spécifiques du produit de l’endroit, que repose le postulat gastronomique français.
Au même titre que les Droits de l’homme participent des fondements de la République, la provenance certifiée détermine la légitimité de nos appellations. Ce ne sont pas des opinions, mais des valeurs. La qualité, c’est le droit du sang. L’authenticité, c’est le droit du sol.
Ainsi risquons nous de voir disparaître ce qui constitue une partie sensible de « l’âme française » telle que la définit le philosophe Régis Debray. L’Europe démonte petit à petit les piliers de cette expression de notre identité nationale que sont nos appellations d’origine. Tel un rouleau compresseur, la technocratie communautaire aux ordres d’une Commission bureaucratique acquise aux critères et aux objectifs anglo saxons, eux mêmes souvent dictés par les lobbies agro alimentaires, écrase tout ce qui se distingue ou s’émancipe du mercantilisme néolibéral. Le terroir, c’est un rempart antitrust dont le système ne veut plus, une citadelle contre le profit financier facile que le marché mondialisé souhaite voir s’effondrer. Ces pieuvres téléguidées depuis les grandes places financières comptent sur l’appareil bruxellois aux mains d’une clique de satrapes pour finir le travail en toute légalité.
Le plus douloureux est que cette offensive orchestrée par des instances où la France a son mot à dire se déroule sans que Paris n’ose vraiment s’opposer. Parfois un ministre, parfois un commissaire, parfois un haut fonctionnaire de la République risquent une réserve, formulent un doute, boudent une conférence, mais pour bien vite revenir dans le giron de notre sainte mère la Commission. La plus mauvaise nouvelle de ce remaniement gouvernemental a été la reconduction de Bruno Le Maire au ministère de l’Alimentation et de l’Agriculture. Passé maître dans l’art de Sarkozyfier son action, à savoir annoncer le contraire de ce que l’on va faire et promettre, par de grandes incantations, que l’on va tout mettre en œuvre pour protéger l’agriculture paysanne et préserver le patrimoine alimentaire français, celui qui fut un instant pressenti dans les outsiders pour Matignon laisse tranquillement la sinistre mécanique ravager nos campagnes.
On fait mine de rassurer le monde agricole en difficulté par des garanties payées en monnaie de singe et l’on confie à la FNSEA, bras rural de l’UMP, la mission d’en finir au plus vite avec la résistance. Dernier épisode en date, la sortie de Christian Jacob à propos de l’enracinement territorial peu français de Dominique Strauss-Kahn. De la part d’un satrape du lobby céréalier aux ordres de la FNSEA, militant pro OGM et adversaire fanatique de tout ce qui peut favoriser le retour à une agriculture paysanne, cela ne manque pas de fumier. Jacob est l’un des principaux fossoyeurs de la ruralité et il vient nous parler de terroirs. Avec Bruno Le Maire, les deux font la paire…
Comme nos vrais paysans ne sont plus guère très nombreux puisqu’on les a remplacés par des « ouvriers agricoles », il suffira de les étouffer tout doucement avec l’aide du boa bruxellois pour mettre un terme à cette France boueuse et crottée qui s’accroche à ses fromages au lait cru. Le message du rapport Attali sur la façon dont il convient de réorganiser notre société, confortée par les thèses déclinistes de Nicolas Baverez, est sans appel. Il faut en finir avec la petite exploitation pour renaître sous le règne de la grande distribution. La rosette de Lyon ? Qu’elle aille au diable. La partie Lyon n’a qu’à être jetée aux porcheries industrielles. Quant à la partie rosette, nous aurons l’honneur de l’épingler au plastron de Monsieur Barroso.
Alors, quitter l’Europe pour sauver le goût de la France ? Bien sûr que non. Pour l’instant il s’entend. Mais en penser une autre, oui, et de toute urgence. Il convient d’arracher l’idéal européen à ses fossoyeurs et de lui redonner vie pour envisager enfin un projet confédéraliste.
Même si cela n’est pas à leur ordre du jour, espérons que les Français prendront cela en compte au moment de choisir leur avenir en 2012.

Publicités

French

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s